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Demain le travail

Le travail, une question (de) politique

22 mars 2017

Face à l’intensification croissante du travail, les formations politiques de gauche comme de droite semblent « coincées » entre la courbe du chômage à inverser, le coût du travail à réduire et la volonté d’alléger les contraintes sur les entreprises. La prochaine majorité devra s’atteler en priorité à la question de l’organisation du travail, pour changer la vie quotidienne d’une majorité de travailleurs.

Le quinquennat qui s’achève n’aura, pas plus que le précédent, permis de lancer une politique du travail ambitieuse. La promotion de la « valeur travail » par Nicolas Sarkozy les grandes conférences sociales du début du mandat de François Hollande n’ont débouché sur aucune avancée majeure de ce point de vue.

Tout se passe comme si droite et gauche étaient restées empêtrées dans une logique macro-économique et comptable, coincées entre la courbe du chômage à inverser, le coût du travail à réduire et la volonté d’alléger les contraintes sur les entreprises. Au rang de ces dernières, figurent à présent – et c’est assez nouveau, du moins à gauche – les contraintes imposées par la prévention des risques professionnels, le suivi médical des salariés, voire le dialogue social et les institutions représentatives du personnel, CHSCT en tête. Qui l’eût cru il y a cinq ans ?

« Le compte prévention pénibilité constitue une mesure intéressante, mais partielle, très ciblée… et ses effets se feront attendre. »

Cela n’a pas empêché les mêmes responsables de favoriser l’expansion, ou le maintien à niveau élevé, des heures supplémentaires, et de retarder les départs en retraite ; sans expliquer comment, avec les conditions de travail actuelles, les salarié(e)s peuvent sans dommage supporter de longues heures et de nombreuses années de travail. Sur ce dernier point, le compte prévention pénibilité constitue à présent une mesure intéressante, mais partielle, très ciblée ; et ses effets se feront attendre, si toutefois il parvient à subsister malgré les offensives annoncées de la droite.

Or de son côté, l’amélioration « naturelle » des conditions de travail, escomptée grâce aux progrès techniques et à l’élévation des qualifications, n’est pas advenue. En particulier, les contraintes et nuisances physiques agressives n’appartiennent pas à une France industrielle du passé. Les effectifs industriels ont diminué mais restent importants, et parmi les métiers du « tertiaire » figurent les professions du nettoyage, du soin ou de la grande distribution, où les sollicitations physiques sont fortes. Quant aux machines et automates, leur usage peut s’avérer moins confortable et plus dangereux qu’on ne l’imaginait.

D’où ce constat : selon l’enquête Sumer, 34% des salariés étaient en 2010 exposés à un produit chimique, et 13% à des solvants ; ces proportions n’avaient guère bougé depuis les éditions 1994 et 2003 de l’enquête. De son côté, l’enquête nationale Conditions de travail de 2013 a pointé 35% de salariés en postures pénibles, 41% portant des charges lourdes, 16% exposés aux secousses ou vibrations, tous ces pourcentages étant plutôt en augmentation à long terme.

Ces mêmes enquêtes, mais aussi les études de terrain et l’expérience quotidienne des syndicalistes et des services de santé au travail, rendent compte d’un mouvement d’intensification du travail. Les contraintes de rythme s’accroissent et se cumulent : en trente ans, la proportion de salariés dont le rythme de travail est marqué par au moins trois contraintes différentes (par exemple : délais courts + cadence des collègues qu’il faut suivre + client à satisfaire immédiatement) est passée de 6% à 35%.

« Premiers motifs de consultation dans les centres de pathologies professionnelles : les risques psychosociaux (RPS) et les troubles musculo-squelettiques (TMS). »

Or la pression temporelle réduit l’espace des choix possibles dans la réalisation de la tâche. Elle resserre les possibilités de se concerter avec des collègues, de préparer ses tâches et vérifier leur résultat, d’apprendre, de transmettre ses savoirs à d’autres. Cette évolution, néfaste pour la qualité des produits et des services, a aussi de multiples conséquences sur la santé physique et psychique, avec une forte diversité entre les individus. Premiers motifs de consultation dans les centres de pathologies professionnelles, les risques psychosociaux (RPS) et les troubles musculo-squelettiques (TMS) constituent autant un problème de santé publique qu’un signe de dysfonctionnement des organisations.

À La Poste, à l’hôpital, dans la police, comme dans les organisations complexes du privé, les employés, ouvriers, cadres, se plaignent de ne pas pouvoir faire un travail de qualité, d’être embolisés par la bureaucratisation. Dans des PME sous-traitantes de grands groupes ou fournisseurs de l’État, les exigences des donneurs d’ordre sont sèchement répercutées sur les travailleurs. Dans les métiers de la vente, l’obligation de faire du chiffre vient contredire le respect du client…

Les cabinets des généralistes et des psychiatres se retrouvent ainsi pris d’assaut par des salariés malades d’un travail si intense qu’il envahit leur vie. Certains hélas en viennent à mettre fin à leurs jours, sans pour autant que les dirigeants des organismes concernés ne repensent leur système de travail. Celui-ci demeure comme hors d’atteinte de la prévention, tandis que les salariés, eux, sont conviés à s’adapter, à savoir résister au stress quitte à moins s’investir, voire à changer carrément de travail… s’ils en trouvent un autre. D’ailleurs une disposition de la loi El Khomri, concernant la mission des médecins du travail, a comme objectif, ou aura en tout cas pour effet, de faciliter le licenciement pour inaptitude.

« Beaucoup d’experts prônent un changement de paradigme, où l’organisation du travail, la façon de produire, seraient au cœur des choix. »

Pourtant, beaucoup d’experts de disciplines différentes – ergonomes et psychologues du travail, mais aussi économistes et spécialistes des sciences de gestion – montrent qu’une compétitivité insuffisante, un chômage élevé, sont corrélés au « mauvais travail », à ce qui fait souffrir tant de salariés. Tous prônent un changement de paradigme, où l’organisation du travail, la façon de produire, seraient au cœur des choix. On éviterait ainsi un formidable gaspillage en termes de pièces défectueuses, de consommation excessive de matériel ou d’énergie, de médiocre qualité de service, mais aussi en termes de mobilisation « à perte » de la vitalité des travailleurs, et de coûts pour leur santé.

Aujourd’hui pourtant, alors que les échéances électorales se profilent, les politiques se tiennent à distance du travail. Il y a d’heureuses exceptions, mais elles suscitent trop peu d’écho. On peut alors poser cette question : la désaffection des citoyens pour la chose politique, ou la montée du Front national, ont-ils pour seule origine l’incapacité des pouvoirs publics à faire reculer le chômage de masse ? Ne serait-ce pas aussi que les principales solutions proposées reviennent à dégrader davantage les conditions de travail et aggraver la précarité ?

Voilà pourquoi la prochaine majorité devrait s’atteler en priorité à la question du travail et des conditions dans lesquelles il s’effectue, pour changer la vie quotidienne d’une majorité de travailleurs. Cela relève bien de la responsabilité politique, même si tout ne passera pas forcément par la loi et la réglementation. Un plan national d’amélioration des conditions de travail, visant la qualité du travail pour tous, pourrait reposer sur un trépied.

Une augmentation significative des aides publiques. Une mesure phare serait d’injecter beaucoup plus d’argent public dans le programme 111 du projet de loi de finances : « Amélioration de la qualité de l’emploi et des relations du travail », plus particulièrement dans le volet « santé et sécurité du travail ». L’objectif serait notamment de doper le Fonds pour l’amélioration des conditions de travail (Fact) et les crédits d’intervention et de conseil de l’Agence nationale d’amélioration des conditions de travail (Anact). Il conviendrait de réaliser la même opération avec le PLFSS (Pprojet de loi de financement de la Sécurité sociale), s’agissant des crédits d’intervention de la branche AT-MP (accidents du travail et maladies professionnelles), en matière de réduction des expositions professionnelles à des nuisances physiques et chimiques.

Une politique incitative. Le plan national prioritaire d’amélioration des conditions de travail devra par ailleurs reposer sur une politique incitative à l’égard des entreprises. Qu’il s’agisse de l’attribution de marchés publics, de la baisse des charges ou encore de la politique fiscale, toutes ces mesures seraient conditionnées, non seulement à la création d’emplois, mais aux programmes d’amélioration du travail.

Un « choc » de démocratie dans le monde du travail. Il faut enfin s’attaquer au modèle de management, qui est probablement le problème dominant. Celui-ci reste marqué par la distance et la division entre ceux qui décident, ceux qui savent et ceux qui sont censés exécuter. Or il faudrait débarrasser le monde du travail des fiefs, des cités interdites, ou des nouvelles formes d’assujettissement que constituent certains logiciels de gestion. Il s’agirait de restituer aux salariés de tous niveaux (et à bien des « indépendants ») des capacités d’anticiper, réfléchir ensemble, peser sur les décisions productives, faire valoir surtout le point de vue du travail.

Cela passe par des réformes majeures dans la gouvernance des entreprises et des administrations, dans l’esprit de la Mitbestimmung (co-détermination) allemande, par de nouveaux droits syndicaux, une réforme des missions des représentants du personnel, et par une relance du droit d’expression des salariés.

On connaît les arguments souvent opposés à une telle orientation : elle nuirait à la compétitivité, dans un contexte de forte concurrence internationale. Mais dans certains secteurs, sur le territoire national, cette question de concurrence ne se pose pas. Dans d’autres, elle est surtout intra-européenne, or ces orientations pourraient être promues à l’échelle de l’Union. Dans d’autres enfin, il n’y a aucune chance que nos économies redeviennent compétitives en misant uniquement sur la baisse du coût du travail, car il sera toujours possible de trouver ailleurs moins cher, et plus précaire.

Le seul espoir est de miser sur la mobilisation des intelligences pour améliorer les produits, les services, les procédures, développer la qualité et l’attractivité du made in France ou in Europe. Cela ne peut se réaliser qu’en réinvestissant le développement des compétences, et en rééquilibrant les pouvoirs et les savoirs dans le monde du travail.

Cette tribune est extraite de « La politique est à nous » (Robert Laffont, 342 pages), de Benoît Hamon et Yannick Jadot, avec Michel Wieviorka. Cet ouvrage donne la parole à quarante personnalités de la société civile.