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Demain le travail

Pour une approche globale de la santé au travail

31 mars 2017

Le baromètre MGEN-Solidaris "Confiance et Bien-être 2017" l'a montré, près de trois Français sur cinq voient leur travail comme une réelle source de bien-être. En matière de santé, le monde du travail ne se résume donc, fort heureusement, pas aux TMS (troubles musculo-squelettiques) et aux RPS (risques psychosociaux).

Le travail est source de bien-être : selon le baromètre MGEN-Solidaris, 66% des Français se sentent, de par leur travail, utiles aux autres et à la société, 77% ont des relations agréables avec leurs collègues et 66% parviennent à concilier vie privée/vie professionnelle. Il est aussi source de mal-être : le stress concerne 50% des Français et l’alourdissement de la charge de travail, 66%. Cette ambivalence est connue. Le travail affecte nos vies et il est cause d’une part de notre bonne et de notre mauvaise santé. Pourquoi la France ne se dote-t-elle pas alors d’une stratégie claire, et surtout globale, de santé publique ? Tout le monde aurait à y gagner : les employés bien sûr mais aussi les employeurs, pour qui santé rime avec performance.

Alors que les risques physiques et psychiques au travail sont maintenant mieux cernés, l’investissement en France sur la qualité de vie et la santé au travail est largement insuffisant. On le constate dans la persistance de l’écart d’espérance de vie entre cadres et ouvriers qui n’évolue pas significativement depuis les années 1980. A 35 ans, il est de plus de six ans chez les hommes et trois ans chez les femmes.

Il en va de la santé au travail comme de la santé publique en général : le système français est trop exclusivement concentré sur le curatif. La branche Accidents du travail-maladies professionnelles de la sécurité sociale porte bien son nom, sa mission est de financer la réparation. La loi « Touraine » dite de modernisation du système de santé est globalement trop peu volontariste en matière de prévention et de promotion de la santé, et notamment au travail.

La France reste ainsi bien en-deçà de l’approche globale qu’il faudrait développer pour faire entrer la santé dans la sphère professionnelle. La médecine du travail manque cruellement de moyens et nous n’avons pas véritablement de réflexion de santé publique sur les mutations en cours, liés aux nouveaux modes de travail et au numérique. Les politiques de santé publique n’anticipent guère les impacts de modes de vie et de travail de la génération Y, ou encore les risques spécifiques de cette nouvelle catégorie de travail que constitue les autoentrepreneurs.

« Ce n’est pas aux actifs d’aller chercher les services de santé mais aux services de santé de venir à eux. »

Au Canada, souvent cité en exemple, l’action porte sur les modes de vie et s’appuie sur les entreprises qui sont invitées à se faire les relais des messages de santé publique. Une certification « Entreprise en santé » a même été créée pour valoriser celles qui ont un réel impact sur la santé de leurs collaborateurs. De cette manière, le lieu de travail devient un lieu de santé : un espace de promotion de la santé, d’information, d’éducation, de dépistage, de vaccination…

S’en inspirer dans notre pays est tout à fait possible. Le coût ne serait pas forcément élevé pour la collectivité. Il pourrait être supporté par les cotisations sociales actuellement prélevées sur les branches AT-MP et maladie, et les effets bénéfiques sur la santé de la population auraient à terme un impact positif sur les comptes publics.

Cela nécessite cependant un investissement largement supérieur au nôtre actuellement. La France a notamment besoin de professionnels de la santé au travail (préventeurs, infirmiers) plus nombreux et mobiles pour aller à la rencontre des personnes actives. Ce n’est pas aux actifs d’aller chercher les services de santé mais aux services de santé de venir à eux. Il s’agit d’une condition impérative pour que les actions bénéficient au plus grand nombre, c’est-à-dire pas seulement aux salariés des grandes entreprises mais aussi étudiants jeunes actifs, aux indépendants, aux commerçants, aux agriculteurs…

Le lieu de travail changerait son image auprès des personnes qui le verrait comme un lieu (aussi) de bien-être, favorable à leur santé. Comme l’école pour les enfants, c’est de fait un endroit idéal pour faire de la prévention et éduquer à la santé. On peut y toucher des populations éloignées de la médecine, pour y aborder des thématiques nombreuses : les risques psychosociaux et les troubles musculo-squelettiques mais aussi la sécurité sanitaire, l’alimentation, la sédentarité, l’activité physique et sportive, les risques routiers, le handicap, la dépendance, les infections sexuellement transmissibles, les addictions…

La responsabilité de l’employeur en matière de bien-être et de santé des collaborateurs doit faire l’objet d’une reconnaissance plus forte. L’employeur doit pleinement jouer son rôle de détection des personnes en souffrance et d’accompagnement des personnes atteintes de maladies qui risquent de se trouver durablement éloignées du travail. Il doit favoriser le temps partiel thérapeutique, qui permet à une personne malade de continuer son activité professionnelle et reste encore insuffisamment proposé. Il doit aménager systématiquement les postes de travail.

Les employeurs y ont tout intérêt, car la continuité de l’activité et la qualité de vie au travail sont des leviers avérés de performance économique. Les expériences d’incitation des salariés à la pratique d’une activité physique et sportive, par exemple, contribuent à diminuer les risques de santé et à augmenter la motivation des collaborateurs. Lorsque certaines entreprises américaines ont l’idée de promouvoir l’usage des objets connectés sur le sommeil, il ne faut pas y avoir une œuvre de philanthropie mais le souci d’inciter leurs collaborateurs à dormir suffisamment pour être performants.

« Santé et vivre-ensemble sont indissociables et, au sein de l’entreprise, les réseaux de sociabilité et la bienveillance entre les personnes sont cruciaux. »

Faire de l’espace de travail un lieu promoteur de santé est aussi un moyen de renforcer la fierté et l’engagement des collaborateurs et la dynamique collective entre eux. A une époque de maîtrise des coûts salariaux, l’action de l’employeur sur la qualité de vie, le bien-être et la santé apparaît de plus en plus comme un facteur d’attractivité important pour les collaborateurs et candidats à l’embauche.

L’employeur n’est cependant pas le seul en responsabilité, bien-être et soutien psychologique dépendant également des relations entre collègues. Santé et vivre-ensemble sont indissociables et, au sein de l’entreprise, les réseaux de sociabilité et la bienveillance entre les personnes sont cruciaux.

Il faut enfin laisser de nouveaux acteurs de santé entrer dans l’entreprise. Les mutuelles, qui sont de réels acteurs globaux de santé, sont légitimes. Au-delà de leur simple rôle d’assureur, complémentaires santé, opérateurs de prévoyance et autonomie pour réparer les dommages, ce sont des expertes de la prévention, de l’éducation à la santé et de la gestion du risque. Elles ont une culture d’écoute et de proximité qui est souvent la clé dans la détection et la prise en charge des risques psychosociaux. Elles pourraient développer de nouveaux services et soins d’accompagnement, cofinancés par une mutualisation des cotisations sociales et des financements publics, pour relayer les messages et actions de santé publiques.

Le lieu de travail est un lieu de vie, un lieu de sociabilité où l’on peut mener des campagnes de prévention et détecter les personnes en souffrance, où se côtoient bien-portants, malades et personnes en situation de handicap. C’est un lieu où chacun, employeurs et salariés, peut agir pour faire progresser l’état de santé général de la population.  Il faut pour cela des moyens et de la volonté. Osons les mutuelles !

Eric Chenut
Militant mutualiste, MGEN