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Éthique médicale : pour un renouveau de la pensée soignante

29 janvier 2017

L'esprit du soin, qui vise à répondre aux situations humaines de vulnérabilité, est dénaturé par les contraintes, notamment budgétaires, qui pèsent sur l'institution hospitalière et notre fascination pour les performances biomédicales. Les soignants sont, dans leur champ de compétence, les garants des valeurs démocratiques. Tribune d'Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale à l'université Paris-Sud - Paris-Saclay.

À contre-courant de l’esprit du temps, dans l’espace du soin qui est trop souvent relégué à la périphérie des priorités politiques, s’inventent et s’éprouvent à chaque instant des formes d’engagement indispensables à l’expression et à l’exercice de nos valeurs démocratiques. Face aux vulnérabilités de la maladie et aux détresses qui affectent la personne dans sa dignité, des professionnels de santé ou du secteur médico-social, des volontaires associatifs s’efforcent de préserver une conception de la vocation et de la fonction soignante.

Prendre soin, assumer en pratique les exigences du care, c’est tenter de faire valoir les droits de ces personnes qui, dépourvues de cette ultime sollicitude, erreraient sans refuge, démunies et sans le moindre recours, jusqu’à ne plus avoir le sentiment d’exister, reconnues quelque part au sein de la cité. Notre vie démocratique et une certaine conception du vivre-ensemble se reformulent, se réhabilitent et se renforcent ainsi, souvent aux marges, là où les fascinations et les performances biomédicales perdent parfois toute crédibilité. J’y vois l’expression remarquable d’une vigilance, d’une exigence soucieuse de la persistance de notre pacte social.

« Les missions traditionnelles dévolues hier à l’hospitalité caritative doivent se penser en termes d’urgence de la sollicitude publique. »

Ce simple constat permet peut-être de mieux comprendre aussi le dessein et les stratégies de ceux qui s’acharnent à fragiliser par des arguments idéologiques infondés, peu recevables, et des décisions aux conséquences destructrices, les capacités de l’institution hospitalière et des dispositifs d’accompagnement médico-social à assumer la plénitude de leurs missions.

Au-delà des contraintes de toute nature, y compris budgétaires, cette soumission systématisée aux règles d’une gouvernance d’entreprise et à des modalités d’évaluation des performances selon des critères trop souvent discutables – car inconciliables avec la prise en soin de situations humaines de vulnérabilité – dénature l’esprit du soin. Elle altère trop souvent, sans le moindre égard et parfois même avec violence, à la fois les cultures, les identités et les motivations professionnelles, les capacités d’initiative et d’intervention dans des domaines essentiels de la vie démocratique.

Serait-ce demeurer crédible que d’en appeler aujourd’hui à une mobilisation nationale autour des valeurs de la République sans considérer indispensable le réexamen de certains choix politiques désastreux dès lors que le soin n’est plus en capacité d’assumer sa fonction première ?

Les missions traditionnelles dévolues hier à l’hospitalité caritative doivent désormais se penser en termes d’urgence de la sollicitude publique, en des résolutions qui ne faiblissent pas lorsque des modèles imposés à marche forcée risquent de pervertir l’esprit même d’un investissement inconditionnel au service de l’autre, et de détourner les professionnels de leurs responsabilités. Aux visions et perceptions spirituelles de la maladie et du handicap, de la souffrance et de la pauvreté se sont substitué d’autres figures de la personne malade, reconnue dans de nouveaux droits consacrés par le législateur, et soutenue dans ses aspirations par des associations militantes. Il convient donc de saisir l’esprit d’une conquête qui engage en des termes actuels nos responsabilités dans la filiation de cette idée de l’hospitalité publique si difficile à sauvegarder aujourd’hui.

Une mobilisation morale qui conteste un « ordonnancement strictement gestionnaire » ou « l’idéologie biomédicale ».

Il n’est plus acceptable de se satisfaire de l’affichage de résolutions incantatoires et de ces mesures virtuelles, de ces effets d’annonce qui résistent rarement à l’épreuve du réel. À la déclamation de droits qui s’accumulent dans des textes législatifs ou réglementaires, je préfère l’effectivité de positions responsables. Je veux parler de celles qu’assument le moins mal des professionnels d’autant plus démunis en termes de réponses adaptées, dans un contexte où les promesses non tenues accentuent les ressentiments et les défiances.

Ayons-en conscience, au vif des enjeux les plus délicats de la vie en société, le soin est en effet sollicité par des demandes et des attentes chaque jour plus fortes. Garants dans leur champ de compétence des valeurs démocratiques, en dépit des évolutions contraintes ce sont ces lieux du soin dans la cité qui accueillent les fragilités, les exclusions et les souffrances de la vie, mais également d’autres attentes ou d’autres espérances qui ne trouvent plus audience ailleurs.

L’hospitalité y est vécue dans l’engagement éthique et la pratique du soin. Cette mobilisation morale dans l’exercice du soin conteste nécessairement un ordonnancement strictement gestionnaire ou une idéologie biomédicale trop souvent indifférente à d’autres considérations que les seules finalités de sa productivité en termes de publications scientifiques et d’innovations au statut parfois bien équivoque. Elle porte certainement aujourd’hui le ferment d’un renouveau de la pensée soignante, ce qui explique avec quelle réticence on lui concède une reconnaissance politique. Face aux plus hautes vulnérabilités de l’existence, au-delà de la simple négligence, une telle posture est parfois interprétée et éprouvée comme un déni d’humanité.

Emmanuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud – Paris-Saclay